Sagesse de Saint Benoît (août-septembre 2020) : "Ils seront vraiment moines s'ils travaillent de leur main


Ils seront vraiment moines s’ils travaillent de leurs mains comme nos Pères et les Apôtres » (RB 48)



Cette sentence de Saint Benoit vient du chapitre 48ème de la Règle sur le travail des moines, elle est introduite ainsi :

 « Si la nécessité du lieu ou la pauvreté exigent que les frères s’emploient eux-mêmes à faire les moissons, qu’ils ne s’en affligent pas : car ils sont alors véritablement moines, s’ils vivent du travail de leurs mains comme nos pères et les Apôtres. »
Saint Benoit console à l’avance les moines qui pour des raisons diverses seraient contristés par le travail des champs. Il leur montre que c’est ainsi qu’ont vécus nos pères dans la foi dès l’Ancien testament ainsi que ceux qui ont inauguré la nouvelle Alliance : les Apôtres.
Pourquoi cette insistance sur le travail des mains? Comment le travail va-t-il façonner le moine ? 
 
Ce que dit la Bible

Le travail, c’est-à-dire l’effort pour aménager la nature suivant les besoins de l’homme est prescrit par Dieu dès le paradis (Gen2, 15). Il est le lieu de la collaboration avec le Créateur (CEC n°378) : Sir7, 15 : Ne répugne pas au travail pénible ni au travail des champs créés par le Très Haut.
 Après la chute originelle le travail devient expressément pénitentiel mais jamais la Bible ni la tradition rabbinique ne parle du travail comme une humiliation ou une malédiction :
Le Talmud : « au moment où le Saint, béni soit-Il, a dit Adam : Le sol te produira des épines et des chardons, et tu mangeras l’herbe des champs, des larmes s’échappèrent de ses yeux. Adam demanda : « Seigneur du monde, mangerons-nous la même nourriture, moi et mon âne ? » Dès qu’il entendit l’Eternel lui dire : C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, il fut consolé en entendant qu’il mangerait du pain, c’est-à-dire une nourriture d’homme et non d’animaux. Donc le travail à la sueur du front n’est pas une malédiction, mais une affirmation de la dignité de l’homme par rapport aux animaux. (Citée par Claire Patier)
Le travail est obligatoire : le décalogue en prescrivant un repos sabbatique implique expressément que les autres jours seront consacrés au travail (Ex20, 9 ; Dt5, 13).

Le travail est l’occasion de bénédiction et de récompense divine : « heureux l’homme qui craint le Seigneur et qui marche dans ses voies, le travail de ses mains le nourrira » (ps128,2). Le premier sens de la sagesse dans l’ancien testament est de bien connaitre son métier et de l’exercer correctement. (Eccl9, 10 ; 11, 6 ;)

Nous devons à Saint Paul une exégèse complète du travail. Hébreu, fils d’hébreu, élevé « au pied de Gamaliel » (Act22, 3), il peut transmettre au nouveaux convertis hellénisant la loi naturelle et divine du travail telle qu’on la trouve dans la Bible et dans la tradition rabbinique. (Alors qu’une certaine philosophie antique a pu considérer le travail des mains comme méprisable).

           Dans ses épîtres, on le voit citer implicitement le commandement divin : Gen3, 17 : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage » quand il affirme : « dans la peine et le labeur, nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à charge de personne » (2Tess3, 8). Le caractère particulièrement fatiguant du travail des mains : « nous nous épuisons à travailler de nos mains » (1Cor4, 12) est dans l’ordre des choses pour tout homme :  la terre est le lieu du travail (Ps104), le ciel le lieu du repos (Heb4, 3-10).

Le labeur engendre la santé physique et morale. Il cite une sentence rabbinique : « Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2Thess3, 10).  En effet l’oisiveté est un vice contre nature qui engendre du désordre dans la communauté chrétienne : y tombent des illuminés qui se montrent turbulents et « ne faisant rien se mêlent de tout » (2Tess11, 11), des femmes bavardes, oisives et indiscrètes (2Tim5, 13). Celles-ci sont rappelées à leur devoir domestiques (Tit2, 4-5).

           Il y a pour tous exigence d’accomplir son devoir, déjà prescrit par Jean Baptiste (Lc3, 12-14) : « Nous vous exhortons, frères, à tenir honneur à vivre dans le calme, à vous occuper chacun de ses propres affaires, à travailler de vos mains ». (1Tess4, 11) Travailler dans le calme, dans la paix, peut s’entendre d’un juste milieu entre l’effort et le repos : entre le labeur et le culte de Dieu.

           Comme apôtre, Paul parle au nom du Christ Maître artisan-charpentier : « nous vous prescrivons au nom du Seigneur Jésus » (2Tess, 6). Comme envoyé du Christ, il est revêtu de son autorité, il se doit de montrer l’exemple : « Vous savez vous-même qu’à mes besoins et à ceux de mes compagnons ont pourvu les mains que voilà. Je l’ai montré de toutes les manières : c’est en peinant ainsi qu’il faut venir en aides aux faibles et se souvenir du Seigneur Jésus qui a dit lui-même, Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Act20, 35) ; Mt20, 6.

Ce que dit la Règle

Le partage de la journée entre prière et travail :

           L’oisiveté est ennemie de l’âme. : Les frères doivent donc à certains moments s’occuper au travail des mains, et à d’autres heures fixes s’appliquer à la lecture des choses de Dieu. 
 De Pâques aux calendes d’octobre les frères sortant dès le matin travailleront à ce qui sera nécessaire depuis la première jusque vers la quatrième heure…

           None sera un peu avancée au milieu de la huitième heure : puis ils retourneront au travail assigné jusqu’à Vêpres.

           Des calendes d’octobre au début du Carême, ils vaqueront à la lecture jusqu’à la fin de la deuxième heure. La deuxième heure étant passée, on dira Tierce ; après quoi ils s’occuperont tous au travail qui leur aura été enjoint. Au premier son de None, chacun quittera son ouvrage, et ils se tiendront prêts pour le moment où l’on sonnera le second… (Ch. XLVIII)

L’attitude du moine pendant son travail :

Recueillement, docilité, obéissance à Dieu à travers les prescriptions données :
           «  Ecoute, ô mon fils, les préceptes du Maître, et incline l’oreille de ton cœur. Reçois volontiers l’avertissement d’un père plein de tendresse, et accomplis-le efficacement, afin que le labeur de l’obéissance te ramène à celui dont t’avais éloigné la lâcheté de la désobéissance. » 
           « Et d’abord quelque bien que tu entreprennes, demande-lui par une très instante prière, qu’il le mène à bonne fin ; en sorte que lui qui a daigné nous compter parmi ses fils n’ait pas un jour à s’attrister de nos mauvaises actions. 
Celui qui écoute mes paroles et les accomplit, je le comparerai à l’homme sage qui a bâti sa maison sur la pierre. Les fleuves ont débordé, les vents ont soufflés et se sont déchaînés contre cette maison, mais elle n’est pas tombée, car elle était fondée sur la pierre. « (Prologue)
           L’homme doit être persuadé que Dieu le considère du haut du ciel continuellement et à toute heure ; qu’en tout lieu ses actions se passent sous les yeux de la Divinité et sont rapportés à Dieu par les anges à tout moment. (RB VII De l’humilité)

La vie fraternelle : charité, attentions aux plus faible :

            Si la communauté est nombreuse on lui donnera des aides, afin que, soulagé ainsi dans son travail, il puisse remplir son office avec un esprit plus tranquille.  (RB 31 :  le cellérier)

               Le dimanche également, tous vaqueront à la lecture, hors ceux qui sont employés aux divers offices… Quant aux frères infirmes ou délicats, on leur donnera une occupation ou un métier qui soit de nature à leur faire éviter l’oisiveté, sans les accabler sous l’excès du_ travail, afin qu’ils ne se découragent pas…

            Chaque année deux frères capable de bien remplir leur office entreront au service de cette cuisine. On leur donnera des aides selon qu’ils en auront besoin afin qu’ils fassent leur service sans murmure. Et quand ils n’auront pas assez d’occupation, ils sortiront pour le travail qu’on leur commandera.

Et non seulement dans cet office, mais dans tous les autres du monastère on observera cette disposition. Ainsi, quand les frères auront besoin d’aides, on leur en procurera ; et lorsqu’ils manquent d’occupation, qu’ils obéissent en faisant ce qui leur sera commandé. (RB 53 De la réception des hôtes) »

Humilité, détachement, préférence en tout à Dieu seul :

            S’il y a dans le monastère des frères capables d’exercer un art, ils s’y emploieront en toute humilité et révérence, si toutefois l’Abbé le leur a commandé. Que si quelqu’un d’eux tire vanité de ce qu’il sait faire, parce qu’il semble procurer quelque avantage au monastère, on le retirera de ce travail qu’il exerce, et il ne s’en mêlera plus désormais, à moins qu’il ne s’humilie et que l’Abbé ne lui commande de nouveau de s’y employer.  (RB 57  Des artisans du monastère)