Homélies


Lundi 9 septembre 2019

Anniversaire de la dédicace de l’église abbatiale
Cérémonie de Jubilé

Homélie de  Monseigneur Jean Michel di Falco-Léandri évêque émérite de Gap


Mes sœurs, vous avez choisi comme évangile à offrir à notre méditation au cours de cette célébration, où nous prierons tout particulièrement pour les religieuses jubilaires et pour l’anniversaire de la dédicace de votre église, vous avez choisi donc, le texte du bon pasteur, et vous avez bien raison. Le grand désarroi dans lequel se trouvent nos sociétés contemporaines éprouve plus que jamais la nécessité d’avoir de bons pasteurs au sens le plus large de ce mot.
Vous le savez, ce terme n’est pas la propriété de l’Eglise catholique puisqu’il est employé notamment pour désigner le responsable d’une communauté protestante.
Pour commencer cette homélie avec un sourire je voudrais vous raconter une petite anecdote. Lorsque j’étais porte-parole des évêques j’avais notamment la charge de préparer la biographie du nouvel évêque qui serait ensuite adressée aux médias. Il s’agissait cette fois-là de la nomination de Mgr. René Séjourné qui avait été longtemps responsable de la section de langue française à la secrétairerie d’état à Rome auprès du Pape Jean-Paul II. Lors de notre entretien téléphonique Mgr. Séjourné me dit : « Surtout insiste bien auprès des médias que je n’étais pas qu’un homme de bureau mais aussi un pasteur. » Je fais donc un communiqué avec pour titre : « C’est un pasteur qui devient évêque de Saint-Flour. » La journaliste de l’AFP, Agence France Presse m’appelle et me dit : « Vous me confirmez bien que c’est un pasteur protestant qui devient évêque de Saint-Flour ? »

Mais restons sérieux…Ici, lorsque j’emploi ce terme, je ne le fais pas uniquement pour désigner ceux auxquels on l’attribut habituellement, notamment les clercs dans l’Eglise catholique, mais à toutes celles et tous ceux qui ont la charge d’un petit troupeau humain c’est-à-dire à chacun et chacune d’entre nous. Qu’il s’agisse d’une famille, d’une communauté, d’un groupe d’ami et même d’un seul ou d’une seule ami.

Pour parvenir à bien accomplir cette tâche, souvent ingrate, un seul modèle, le vrai et unique Pasteur : Jésus le Christ.
Le Bon Pasteur de l’Evangile n’est pas un berger de cinéma. C’est un homme solide, qui marche en tête du troupeau, un bâton à la main. Indiquant la bonne direction, mais aussi affrontant les obstacles. A l’époque de Jésus il fallait protéger les brebis des voleurs, mais aussi des loups (pas seulement à l’époque de Jésus d’ailleurs lorsque l’on sait quels sont les problèmes de certains éleveurs des Hautes-Alpes notamment face aux loups).
Jésus est le bon pasteur par excellence, il marche en tête de la caravane humaine, avec sa croix comme arme, pour faire un chemin de transhumance vers des pâturages où sont la foi, l’espérance et la charité. (Je n’ai pas oublié le beau moment que j’ai vécu lorsque j’étais venu à Rosans pour bénir les troupeaux avant leur départ en transhumance.)
J’ai vraiment envie de dire qu’à l’exemple du Christ tout chrétien, qu’il soit religieux ou laïc est d’une certaine manière, même modestement, le pasteur de son frère ou de sa sœur. Nous sommes tous responsables les uns des autres.

Vous aussi mes sœurs vous êtes des pasteurs lorsque vous orientez celles qui vous entourent vers le beau, le bien, le vrai. Ce faisant vous mettez vos pas dans les pas du Christ pasteur.
Mais le bon Pasteur, celui que nous célébrons chaque jour, celui qui veille sur nous. Celui qui a le souci de l’unité du troupeau, surveille constamment d’un œil la brebis qui traine ou s’éloigne du groupe. Et sa joie, c’est, chaque soir de les voir toutes réunies dans le bercail, sans qu’une seule ne manque à l’appel.
Et nous de quelle manière sommes-nous des coopérateurs ou des coopératrices du Bon Pasteur pour l’accompagner dans son souci de l’unité du troupeau ?
Le Bon pasteur connait ses brebis. Il connait la brebis fragile et la brebis agressive. Il connait la brebis tendre et la brebis jalouse. Et la raison est simple, c’est parce qu’il les aime.
Le bon pasteur a une attention particulière pour les brebis en difficulté. Il court chercher la brebis égarée, quitte à laisser un instant le troupeau à la garde des chiens. Il porte au besoin la brebis blessée. Le bon pasteur a des brebis prioritaires, ce n’est pas pour autant qu’il aime moins les autres. Et dans ce cas les autres brebis n’ont pas à en prendre ombrage, à être jalouses.

Oui à l’exemple du Christ nous sommes tous des pasteurs, des pastourelles ou des pastoureaux si vous préférez que nous restions modestes. Pour cela il ne faut pas avoir peur d’être ce que nous sommes. Souvenez-vous de ce que disait saint-Pierre «Soyez toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en vous. Mais faites-le avec douceur et respect.» (1 Pierre 3, 15-16) « Rendre compte de l’espérance qui est en nous. »  Il s’agit de prendre des risques et qu’importent les critiques. N’ayons pas peur de sortir des ornières dans lesquelles nous sommes souvent englués. A vouloir plaire  à tout le monde, à vouloir se faire aimer par tous on court le risque de devenir un zombie. Le Christ lui-même n’a pas agi en fonction de ce qui plairait ou déplairait.
Il nous faut inventer, innover, créer. Souvenez-vous : « Dieu créa l’homme à son image. » Que connaissons-nous de Dieu à ce moment-là ? Rien, si ce n’est qu’il est créateur et parce qu’à son image nous sommes créateurs. Que faisons-nous de ce don ?  
Sera-t-il dit que de jeunes hommes, de jeunes femmes ne seront pas séduits par la vocation religieuse à une époque où précisément c’est plus difficile et risqué, ou précisément il faut aller à contre-courant d’une opinion conditionnée ? N’est-ce pas passionnant d’être prêtre, religieuse aujourd’hui pour un jeune homme ou une jeune fille qui entend relever un défi, un défi bien plus exaltant et bien moins éphémère qu’un inutile saut à l’élastique.

Mes Sœurs...., si vous avez retenu l’Evangile du Bon Pasteur pour cette célébration c’est je suppose une manière pour vous, au jour de votre jubilé, de renouveler votre fidélité, votre attachement à celui que vous avez choisi de suivre quoiqu’il arrive : Jésus-Christ.  Le Seigneur, vous le savez, sans doute l’avez-vous expérimenté au long de votre vie civile et religieuse, ne nous fait pas toujours traverser que des vertes plaines. Les chemins sont souvent rocailleux et plein d’embûches. Avec lui vous avez partagé de grandes joies, avec lui vous avez connu des épreuves, avec lui et pour lui vous avez été blessées, vous associant ainsi à sa passion, mais avec lui vous avez continuées à avancer sur un chemin de résurrection.

Hier, nous avons regardé des photos souvenirs de l’arrivée de certaines d’entre vous à Jouques, dont l’une sur laquelle figurait une postulante et sa trousse de maquillage. Mes sœurs, on voit régulièrement à la télévision des publicités pour des cosmétiques pour effacer ou en tout cas atténuer les rides du visage. Je ne pense pas que vous en abusiez à l’abbaye. Il y a certes les rides du visage mais plus graves sont les rides de l’âme et contre ces rides-là plus efficace que tous les cosmétiques il y a la parole de Dieu et la prière, les sacrements. Mes sœurs n’hésitez pas en revanche à en abuser.
J’entendais récemment à la radio les résultats d’une enquête. Il parait que la mode est au coach. Si on veut être branché il faut avoir son coach. Son coach pour obtenir de belles performances à la course à pieds ou à  bicyclette ou à la nage, pour entraîner une équipe de foot ou de rugby, que sais-je encore.
Nous chrétiens, nous avons aussi notre coach. C’est lui qui nous apprend à être pleinement femme, pleinement homme, qui nous montre comment aimer. Non seulement il nous enseigne mais il nous accompagne de sa force dans les sacrements. Vous l’avez compris, qu’il me pardonne de le désigner ainsi !notre coach c’est Jésus Christ, c’est le fils bien aimé de Dieu, écoutez le.

Ecoutez-le.




Homélie de Monseigneur Malle, évêque de Gap
Le 12 août 2019
Pour une cérémonie de profession triennale

Chère sœur…, vous vous souviendrez que vous avez prononcé vos vœux triennaux le jour où dans le calendrier de la forme Ordinaire, l’Église célèbre Ste Jeanne Françoise de Chantal, la fondatrice des visitandines, guidée par St François de Sales.
Épouse accomplie, mère magnifique de 5 enfants, ayant eu la douleur d’en perdre deux en bas âge, veuve à 28 ans, elle finit par donner sa vie, à celui qui seul peut complètement combler un cœur humain, Notre Seigneur Jésus-Christ. Elle devint moniale fondatrice quand ses enfants furent élevés, et s’exclama : « Ah, si le monde connaissait la douceur d’aimer Dieu, il mourrait d’amour ! »

Voyons ce que le rituel de la profession monastique, que nous allons vivre après cette homélie, nous dit du don de votre vie à Dieu, et nous compléterons par les Saintes Écritures, celles du jour (Dt 10, 12-22 et Mt 17, 22-27), qui vous le verrez, tombent à pic.

Dans le rituel, à la question « que demandez-vous ?», vous allez répondre: «D’avoir part à la vie fraternelle  en ce monastère où je désire servir Dieu».
St Benoît dans sa règle, demande de vérifier si le jeune qui se présente «cherche vraiment Dieu». Ste Jeanne de Chantal donnait ce conseil à ses moniales : « Ne vous retournez jamais sur vous-même. Regardez seulement Dieu et le laissez faire, vous contentant d’être toute sienne en toute vos actions.»

Selon le livre du Deutéronome, Moïse disait au peuple : « Maintenant, sais-tu, Israël, ce que le Seigneur ton Dieu te demande ?
Craindre le Seigneur ton Dieu,
suivre tous ses chemins,
aimer le Seigneur ton Dieu,
le servir de tout ton cœur et de toute ton âme,
            garder les commandements et les décrets du Seigneur, que je te donne aujourd’hui pour ton bien.»

Pour autant, centrée sur Dieu, vous demandez d’avoir part à la vie fraternelle, modèle de la relation au monde. Vous ne vous retirez pas du monde par haine du monde, mais pour servir les hommes d’une autre manière. St Théodore Studite a une belle définition du moine :
« Est moine celui
qui dirige son regard vers Dieu seul
qui s’élance en désir vers Dieu seul;
qui est attaché à Dieu seul;
qui prend le parti de servir Dieu seul ;
qui en possession de la paix avec Dieu;
devient encore cause de paix pour les autres.»

Dans notre évangile de l’impôt du Temple, Jésus enseigne Pierre sur la liberté qui doit être la sienne et donc celle de tous les Chrétiens, qui par leur baptême sont devenus les fils du Roi de l’Univers, qui ont acquis cette liberté des enfants de Dieu, en particulier vis à vis des pouvoirs publics. Mais cette liberté, et les vœux monastiques de pauvreté vous rendent infiniment libres, cette liberté n’est pas égoïste, mais dans la charité, avec le souci de l’autre. C’est si important à ses yeux que Jésus va jusqu’à provoquer un miracle pour éviter le scandale et Pierre va pécher ce poisson avec 4 drachmes. (Parenthèse chers frères et sœurs : libres dans la charité, il vous faut payer vos impôts, ainsi que votre Denier de l’Eglise !)

En possession de la paix avec Dieu, vous serez cause de paix pour les autres. Voilà la belle mission d’un monastère de moniales contemplatives, voilà la joie, la grâce qu’a reçue le diocèse de Gap par votre fondation ici à Rosans.

En possession de la paix avec Dieu, vous êtes source de paix pour les autres. Mais bien sûr cela ne se fait pas sans combat spirituel, alors nous allons invoquer l’Esprit Saint avec le Veni Creator, et tous les saints dans la Litanie.

Le dialogue de la profession rappelle d’abord la consécration du baptême. C’est la source de toutes les autres consécrations, dont la profession religieuse, qui vient comme l’accomplir : «voulez-vous lui être plus intimement unie au titre nouveau de la Profession monastique». C’est donc pour vos parents comme un accomplissement.

Permettez-moi un mot pour tous les parents de moniales, religieuses et prêtres : c’est le plus beau cadeau que Dieu puisse faire à une famille. Mais souvent, on ne le découvre qu’un peu de temps après. Comme il y a une vocation monastique, il y a une vocation de père, de mère de moniale, mais les deux ne sont pas simultanées, d’où souvent une souffrance des parents. Mais comme disait Jacqueline Aubry à L’Ile-Bouchard : c’est une belle souffrance, car une souffrance offerte.

Ensuite ce sera l’engagement des vœux. Chers fidèles, vous remarquerez que la tradition bénédictine ajoute un 4ème vœu, celui de stabilité dans le même monastère. Ce vœu est aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, alors que tous les jeunes font une partie de leurs études à l’étranger, un signe fort pour notre société. Dieu peut combler un cœur. Le tour du continent de la vie intérieure, de la Vie Spirituelle, est encore plus enrichissant que le tour du monde extérieur. Et surtout, la stabilité n’est pas se transformer en statue dans ce monastère, mais de partir sans cesse à la recherche du Christ, qui est présent dans ce lieu clos, et dans cette communauté.

Notez aussi que Pauvreté et Chasteté sont réunies en une seule formule, le vœu de conversion des mœurs.

Et cela se termine par le magnifique verset : «Suscipe me», de remise de vous-même toute entière à Dieu.
En conséquence, il y aura le changement du scapulaire, de court, il passe à long ! Le scapulaire, terme qui vient du latin scapulae, les épaules, est cette bande de tissu de la largeur des épaules. D’abord tablier de travail, il a acquis la symbolique du joug du Christ, et même de la Croix du Christ : «recevez le joug du Seigneur, car son joug est suave et son fardeau léger.»

Comme le dit encore Moïse, «Tu craindras le Seigneur ton Dieu, tu le serviras, c’est à lui que tu resteras attaché.»

Pour terminer, voici la prière intitulée «Acte d’abandon», écrite par Ste Jeanne de Chantal:
O bonté souveraine de la souveraine providence de mon Dieu,
je me délaisse pour jamais entre vos bras ;
soit que vous me soyez douce ou rigoureuse,
menez-moi désormais par où il vous plaira.
Je ne regarderai point les chemins par où vous me ferez passer,
mais vous, ô mon Dieu, qui me conduisez ;
mon cœur ne trouve point de repos hors des bras et du sein de cette céleste Providence,
ma vraie mère, ma force et mon rempart ;
c'est pourquoi je me résous moyennant votre aide divine,
ô mon Sauveur,
de suivre vos désirs et ordonnances
sans jamais regarder où éplucher les causes
pourquoi vous faites ceci plutôt que cela,
mais à yeux clos je vous suivrai selon vos volontés divines
sans rechercher mon propre goût ;
c'est à quoi je me détermine de laisser tout faire à Dieu,
ne me mêlant que de me tenir en repos entre ses bras,
sans désirer chose quelconque,
que selon qu'il m'incitera à désirer,
à vouloir et à souhaiter.
Je vous offre ce désir, ô mon Dieu,
vous suppliant de le bénir,
entreprenant le tout
appuyé sur votre bonté, libéralité et miséricorde,
en la totale confiance en vous
et défiance de moi et de mon infinie misère et infirmité.
Amen !






Homélie pour la solennité du Sacré-Cœur
Par le Père Serge-Thomas Bonino (OP)

L’enfant, hésitant, vient vers sa mère. Il l’enserre maladroitement dans ses bras et, sérieux comme un petit homme qu’il est déjà, il lui déclare : « Tu sais, papa est parti, il t’a abandonnée, mais, moi, je suis là et je t’aimerai deux fois plus fort ». Le culte catholique du Sacré-Cœur de Jésus tient pour une large part dans cette attitude. Il se propose en effet de réparer par un amour plus conscient et plus intense les mépris et les indifférences des hommes à l’égard du Christ Rédempteur. C’est comme une extension de l’esprit des Impropères du Vendredi Saint. Dieu se plaint : « O mon peuple, que t’ai-je fait, en quoi t’ai-je contristé… J’ai ouvert devant toi les eaux de la mer ; Toi, de ta lance, tu M’as ouvert le cœur ! ». « Voici, dit Jésus, ce Cœur, qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance je ne reçois de la plupart que des ingratitudes ».
Alors que par grâce le Père nous appelle « à reproduire l’image de son Fils, afin qu'il soit l’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8, 29), à participer à l’attitude filiale de Celui qui, dans la sainte Trinité, est un miroir sans tâche qui restitue en action de grâce tout ce qu’il reçoit du Père, nous stérilisons le don de Dieu. Nous sommes comme ces trous noirs dont parlent les astrophysiciens : ils reçoivent la lumière mais, loin de la restituer, de la réfracter, ils l’absorbent, l’engloutissent en quelque sorte. Ce refus d’être fils, d’être pure action de grâce, se traduit logiquement par le mépris de l’« action de grâce » par excellence qu’est l’eucharistie, le Saint Sacrement. Rien d’étonnant donc si la plainte de Jésus à sainte Marguerite-Marie a pour objet particulier « les irrévérences et sacrilèges, les froideurs et mépris qu’ils ont pour moi dans ce Sacrement d’amour ».
C’est donc très délibérément que l’Église dans sa liturgie a placé la fête du Sacré-Cœur dans le rayonnement immédiat de la célébration du Corps et du Sang du Christ. L’eucharistie est le sacrement de l’amour, le mémorial de cette charité infinie qui brûle au Cœur du Christ et l’a conduit à s’offrir librement pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Or – c’est la terrible expérience que font les saints – l’amour n’est pas aimé. Le sacrement de l’amour, l’eucharistie, est méprisé. Non seulement il est parfois moqué par les incroyants, mais il arrive que les chrétiens eux-mêmes et même les âmes consacrées – vous et moi – aient devant le mystère de la Présence réelle un comportement de sacristains blasés. On vit dans la proximité immédiate de ce grand feu comme si de rien n’était, tout juste un peu plus tièdes. Malheur à moi si je m’y habitue à l’eucharistie ; malheur à moi si la communion au Corps du Christ devient une routine, comme prendre mes gouttes le soir avant d’aller au lit. D’autant qu’un lien intime unit le Corps eucharistique de Jésus à son Corps mystique. Le peu de cas que nous faisons de l’eucharistie va de pair avec le peu d’attention que nous portons à la présence du Christ en nos frères.
Pour répondre à cette indifférence, l’Église a instauré une fête du Sacré-Cœur. Une célébration où, comme dit la collecte de cette Messe, nous rendons à Jésus-Christ « les devoirs d’une juste réparation ». Le vocabulaire fleure bon le XVIIe siècle, mais il n’en est pas moins porteur d’une vérité profonde qui est une exigence de l’amour. Si j’aime vraiment Jésus-Christ, si je fais miennes les intentions de son Cœur, alors comment ne pas souffrir de ce que son amour soit ainsi méconnu ? Animé par la charité, je ne puis pas ne pas être spontanément porté, comme le petit garçon de tout à l’heure, à suppléer à ce manque d’amour. Comment ? Par l’amour. Saint Thomas d’Aquin est catégorique : « L’offense ne s’efface que par l’amour » (Summa contra gentiles, III, c. 157). Par conséquent – et c’est la définition précise de la satisfaction – « celui-là satisfait vraiment pour une offense, qui offre à l’offensé un objet d’amour égal ou supérieur à cet objet de haine qu’est l’offense » (Summa theologiae, IIIa, q. 48, a. 2). La valeur de la satisfaction, qui comporte certes un aspect pénal objectif, se prend donc d’abord de l’intensité de l’amour qui l’inspire. La meilleure réparation pour ce refus d’aimer qu’est le péché est un amour plus grand encore que celui qui a d’abord été dénié. C’est de cette manière que Jésus-Christ lui-même a effacé le péché d’Adam en offrant au Père sur la Croix un acte d’amour infini. C’est de cette manière encore que nous pouvons répondre à l’invitation que Jésus adresse à sainte Marguerite-Marie et à travers elle à chacun de nous : « Du moins, donne-moi ce plaisir de suppléer à leur ingratitude ». Aime-moi davantage dans l’eucharistie, aime-moi davantage dans le service de mes frères.
         Votre consécration monastique, mes Mères et mes Sœurs, celle-là même que vous allez renouveler dans un instant, s’inscrit dans cette perspective. Elle est un acte d’amour et d’abandon par lequel vous placez en Jésus-Christ seul toute votre espérance. Ce faisant, sous la motion de l’Esprit, vous rendez à Jésus-Christ et par lui au Père amour pour amour. Vous le faites en votre nom propre ; vous le faites au nom de l’Église, dont vous êtes par vocation l’image ; vous le faites pour tous ceux qui ne le font pas. Comme la Sagesse dans l’Ancien Testament, le Seigneur n’a de cesse de parcourir la terre pour y fixer sa demeure dans les cœurs qui vivent dans l’action de grâce. Alors offrez-lui le lieu de son repos. Que l’abbaye Notre Dame de Miséricorde soit un lieu où Jésus soit connu, aimé, un lieu d’où monte en permanence vers le Père un chant d’action de grâce à la louange de gloire de sa grâce.